samedi 12 juillet 2025, par Cronopio

Mais...qu’est-ce que je fous au Chili ?
La question, pas vraiment nouvelle, me tomba dessus pendant « La Foule ». La vieille valse chantée par la Piaf que François Parisi et son accordéon honoraient d’une improvisation que celui dont nous venions de déposer tout en haut de la Vallée de Thines, le corps vaincu par le cancer, aurait qualifié de “chorus d’enfer”. Dans sa version originale, Que Nadie Sepa mi Sufrir était un pilier du répertoire que Patrick et moi avions mis au point pendant les dix années passées à faire de la musique ensemble. À deux, autour de la table, où sur scène avec la Typical Rural Band.
En ce 12 juillet 2000, 11 ans après notre dernier “gig” du 3 août 1989 sur la Place des Vans, j’étais de retour en Ardèche parmi tous ceux que Patrick avait convoqués une dernière fois. Après une cérémonie religieuse agrémentée de guitares à la Django et d’une valse qui donna à la sortie de l’église des allures de bal musette, se mit en marche la longue caravane d’orphelins qui l’accompagnions vers Thines et son petit cimetière haut perché où l’attendaient Serge, son père, et surtout Lolotte –sa compagne- décédée elle aussi en Ardèche.
Puis, histoire de nous sentir moins seuls, sur le chemin du retour nous nous étions arrêtés Au Fil du Chassezac, l’auberge où nous partagions souvent une partie de pétanque et un pastis. Avec force guitares, accordéon, saxophones, cuillères et autres ustensiles, nous avions alors chanté, porté des toasts et pleuré une bonne partie du répertoire. Dont La Foule au milieu de laquelle était tombée la fameuse question.

Trois jours plus tôt, à Santiago, l’hiver chilien était tout à sa grisaille de juillet lorsque vers cinq heures de l’après-midi, le téléphone avait sonné à mon bureau de la Telefónica, la boîte où nous travaillions ensemble avec Sabina. C’était Diego, mon fils, qui m’appelait de Paris où il était parti vivre un an plus tôt.
“Papa, ça t’emmerde si je change d’avis ?” m’avait-il demandé un jour de 1999. L’avis qu’il désirait changer était celui auquel il s’accrochait depuis longtemps : si jamais il avait lieu, son retour au pays de son enfance, ce serait pour plus tard car, malgré les difficultés, il y avait des choses qu’il tenait à faire et à vivre au Chili. Mais l’affaire Pinochet et surtout les incroyables réactions de quelques Chiliens « démocratiques », voire "de gauche", l’avaient dégouté et donné envie d’avancer l’échéance.
Ce 12 juillet-là, au téléphone, après son rituel “Salut Pa”, il m’a dit sans fioritures : “Patrick est mort”. Il a pleuré, j’ai pleuré, nous avons pleuré ensemble à plus de 11000 kilomètres de distance. Sans hésiter, je pris sur le champ la décision de partir pour être une dernière fois aux cotés de ce frère rencontré 21 ans plus tôt. Le lendemain, jeudi 13, je prenais donc l’avion pour Paris et vendredi soir, nous partions tous les trois en voiture en direction de Les Vans. 645 kilomètres de route dans une nuit un peu hallucinée par la tristesse, la fatigue et, par moments, les feux d’artifices qui marquaient les dernières heures des fêtes du 14 juillet.

« Toi tu t’entendrais bien avec mon frère », m’avait dit un jour de 1979 Jean Pierre Tandin, directeur commercial du Cercle de la Librairie, une boîte où j’avais trouvé un job de comptable. Le fait d’être Chilien et branché musique avait attiré l’attention de ce “jeune cadre dynamique” avec qui nous étions partis un jour acheter des guitares au Salon de la Musique du Parc Floral de Vincennes. J’avais grand besoin de remplacer ma vieille Tizona chilienne, (mal) recollée après un drôle d’accident de parcours qui à failli la faire taire à jamais.
Lors d’un dîner à Alfortville (notre première résidence française), armés de nos jouets tout neufs, Jean Pierre et moi avions enchainé Te recuerdo Amanda de Víctor Jara et Mon pot’ le gitan d’Yves Montand, Hasta Siempre de Carlos Puebla et la Complainte du Phoque en Alaska, de Beau Dommage. En fin de soirée, Jean Pierre avait lancé, péremptoire, « il faut absolument que tu rencontres mon frère, vous allez bien vous entendre ! »
Ce qui fut fait peu de temps après chez Philippe Margerit, un ami des Tandin qui travaillait avec moi au Cercle et qui vivait de chez Patrick, un peu plus loin sur la rue des Rosiers, en plein Marché aux Puces de Saint-Ouen. C’est chez lui qu’un soir d’avril, autour d’un inoubliable ragoût de mouton, se produisit la rencontre tant espérée. Nous fîmes d’abord la connaissance de Claude, Lolotte, l’adorable compagne du fameux frère qui avait prévenu qu’il serait en retard. Lorsqu’il arriva enfin, nous savions déjà qu’ils avaient un Antoine qui avait l’âge de nos enfants et qu’ils attendaient avec impatience les prochaines vacances pour partir à La Lichère, un endroit magique qui se trouvait en Ardèche, dans dans le sur de la France.
Dire qu’il y a eu coup de foudre entre Patrick et moi ce serait peut-être exagéré. En tout cas, la suite de l’histoire a montré que notre amitié relevait de l’évidence même. Que, selon Lolotte, elle "coulait de source"
